La pêche

D’après le rapport de la FAO de 2014 intitulé La situation mondiale des pêches et de l’aquaculture, les pêcheurs (en mer et en eaux douces) ont capturé, en 2012, 91,3 millions de tonnes d'animaux marins (ce chiffre est relativement stable depuis 20 ans). Le nombre d’individus n’est pas comptabilisé par les pêcheurs. Pour ce qui est des vertébrés, ce nombre est estimé, par l’organisation fishcount.org, entre 970 et 2740 individus chaque année1.


L’hécatombe des prises accessoires

La production des pêcheries n’inclut que le tonnage d’animaux débarqués et commercialisés. Mais une partie des animaux capturés est rejetée à la mer, morts ou agonisants, car trop petits ou ne correspondant pas aux espèces ciblées. C’est ce qu’on appelle les prises accessoires.
L’essentiel des corps rejetés ou des déchets issus de poissons éviscérés à bord coule sans être consommé. Une partie est mangée par des poissons ou pas des oiseaux nécrophages ; ce qui a entrainé, par exemple, la prolifération des goélands et des sternes en mer du Nord.
Il est difficile d’estimer le volume global des rejets, car ils sont très variables selon les lieux et les types de pêche2. Ils représenteraient, de nos jours, entre 8 % et 25 % des prises (soit 7 à 20 millions de tonnes)3. Un rapport de synthèse de 2009, commandé par le WWF, avance le chiffre de 40 %4. La pêche à la crevette est la plus dommageable : elle est responsable à elle seule de 27 % de l’ensemble des prises accessoires de la pêche commerciale5. La pêche au chalut des crevettes entraîne le rejet, en tonnage, de 80 % à 95 % des prises selon les pêcheries6.
Les poissons, mollusques et crustacés ne sont pas les seules victimes des prises involontaires. Chaque année, plus de 300 000 petits cétacés (baleines, dauphins, marsouins) meurent empêtrés dans les filets de pêche. De très nombreuses tortues subissent le même sort, dont des espèces en danger ou en voie d’extinction7 (250 000 tortues caouanes et tortues luth). La pêche cause aussi une mortalité considérable parmi les oiseaux marins (fous, guillemots, macareux, albatros, pétrels...) : ils plongent pour capturer des poissons et se trouvent pris dans des filets ou avalent un hameçon appâté fixé à une palangre. La moitié des 125 espèces de pétrels et 16 des 21 espèces d’albatros sont considérées en danger d’extinction8.
Certains animaux marins souffrent de la raréfaction de leurs ressources alimentaires en raison de l’énorme prélèvement sur celles-ci opéré par les bateaux de pêche. Au large de Terre-Neuve, la raréfaction des poissons a entraîné une diminution de la taille moyenne des baleines à bosse. Des phoques affamés ont migré du Groenland vers les côtes du Canada. En Europe, dauphins et marsouins semblent descendre vers le sud tandis que l’Atlantique nord est surexploité.

Revenir au sommaire de la page

Les ravages de la pêche fantôme9


La « pêche fantôme » désigne la prise d’animaux par des équipements de pêche perdus ou abandonnés en mer (filets, pièges et nasses). Selon un rapport de la FAO et du PNUE publié en mai 2009, ces équipements représenteraient 10% des déchets marins (soit 640 000 tonnes). Ils causent la mort d’innombrables animaux, altèrent les fonds marins et constituent des dangers pour la navigation. Ainsi, quand un filet maillant est perdu ou abandonné, il continue à pêcher tout seul pendant des mois ou des années. L’extrémité du filet est ancrée au fond de la mer et des bouchons sont attachés au sommet. Ainsi, il forme un mur vertical sous-marin long de 600 à 10 000 mètres, dans lequel vont se prendre toutes sortes d’animaux.
Dans la baie de Chesapeake aux États-Unis, environ 150 000 pièges à crabes sont perdus chaque année sur les 500 000 déployés. En Guadeloupe, les 20 000 pièges qui sont posés chaque année se perdent lors de la saison des ouragans.

Revenir au sommaire de la page

La surpêche

Dans le concept de surpêche, les poissons sont vus comme des ressources renouvelables. Il y a surpêche (ou surexploitation) quand le prélèvement est supérieur à la capacité de renouvellement de la ressource halieutique. Autrement dit, quand la population de poisson diminue d’une année à l’autre.
On peut lire, dans le rapport de la FAO Situation mondiale des pêches de l’aquaculture de 2014, que la proportion des stocks de poissons surexploités est passé de 10 % en 1974 à 28,8 % en 2011. 61,3 % des stocks de poissons sont exploités au niveau maximal et 9,9 % en deçà du niveau maximal (« sous-exploités »). Les auteurs prédisent une diminution des rendements de la pêche des populations surexploitées dans les années à venir.
La surpêche a des conséquences écologiques dramatiques : « L’extinction écologique causée par la surpêche dépasse tout autre perturbation généralisée d’origine humaine sur les écosystèmes côtiers, incluant la pollution, la dégradation de la qualité de l’eau, et le changement climatique anthropique »10. Ce constat est confirmé par une publication scientifique récente.11
« En décembre 2006, une équipe dirigée par Boris Worm, de l’université de Dalhousie (Canada), a calculé qu’au milieu du XXIe siècle, les espèces les plus couramment pêchées aujourd’hui pourraient avoir disparu si la pression humaine (surpêche, pollution et destruction des milieux) continue au rythme actuel12 ».
Les estimations du degré de surexploitation des ressources halieutiques sont variables et controversées, aussi bien pour des raisons scientifiques que politiques et économiques. Mais il n’y a pas de doute sur le fait que la surpêche existe bel et bien. Elle a déjà conduit a l’effondrement complet de certains stocks. Un exemple qui a marqué les esprits est celui de la pêche à la morue au large de Terre-Neuve. Au début du XXe siècle des centaines de bateaux européens traversaient l’Atlantique pour pêcher dans cette région. Puis, les bateaux, équipés de chaluts et de sonars, sont devenus de plus en plus performants. De 1945 à 1965, les prises ont été multipliées par quatre, avant de se mettre à chuter fortement. En 1992, le gouvernement canadien s’est rendu à l’évidence et a décrété un moratoire sur la pêche à la morue. Malgré l’arrêt de la pêche, les stocks de morue sont encore aujourd’hui loin d’être reconstitués13.
Au niveau global, divers indicateurs attestent de la réalité de la surpêche. La modernisation et l’accroissement de la flotte de pêche n’a jamais cessé. De très nombreuses pêcheries sont en état de surcapacité. Là encore, les chiffres sont incertains mais le phénomène est incontestable : il y a suffisamment de bateaux pour prendre entre 2 et 3,5 fois plus de poisson qu’on n’en capture effectivement. Ces bateaux sont de mieux en mieux équipés pour ne laisser aucune chance aux poissons : à la fois par la sophistication des outils de capture et par la multiplication des équipements permettant de repérer leurs proies. Cependant, les prises plafonnent autour des 90 millions de tonnes annuelles. Et, cela bien que la pêche s’étende à de nouvelles zones et espèces.

Les poissons pêchés de longue date vivent en eaux peu profondes (jusqu’à environ 200 m au-dessous de la surface). Plus bas, on trouve d’autres espèces. À mesure que les stocks des poissons habituellement capturés se sont mis à décroître, et grâce à la course à l’armement technique, les bateaux de pêche se sont mis à puiser dans les eaux plus profondes. De nouvelles espèces ont été pourchassées : flétan, merlan bleu, julienne, siki (parfois commercialisé sous le nom de  « saumonette » bien qu’il s’agisse d’une variété de requin), empereur, grenadier, sébaste (parfois commercialisé sous le faux nom de « rascasse »), lingue, sabre… Le pillage des eaux profondes a été déclenché alors qu’on connaît mal la biologie et les conditions de reproduction des nouvelles victimes. Il y a de sérieuses raisons d’être pessimiste : les espèces pêchées en eaux profondes sont des animaux d’une grande longévité, qui atteignent tardivement l’âge de reproduction et présentent une faible fécondité. C’est pourquoi Greenpeace demande l’interdiction de la pêche dans les grands fonds.
Les chalutiers français et espagnols ont été les premiers à se spécialiser dans les poissons d’eaux profondes. La France est le premier pays d’Europe en matière de pêche et de consommation de poissons des grands fonds.

Stocks de poissons

Les dommages du chalutage de fond


Les chaluts sont des filets tractés par des navires de pêche. L’essor des chalutiers industriels est pour beaucoup dans la surexploitation des mers. Pour pallier à l’épuisement des stocks halieutiques de surface, on s’est mis, à la fin du 20e siècle, à pêcher de plus en plus profondément au chalut. Cela a conduit au développement du chalutage de fond.
Le chalutage de fond consiste à lester d’immenses filets avec des poids afin de le positionner à proximité du fond. Les chaînes ou rouleaux fixés à l’avant des filets raclent le sol, arrachant la flore et endommageant ou détruisant les coraux et colonies d’éponges. Cette technique est particulièrement destructrice d’habitats nécessaires au maintien et à la diversité de la vie marine.
En 2006, l’ONU a demandé que la pêche de grands fonds soit encadrée de façon à protéger des milieux marins très vulnérables. Mais les États et organismes internationaux de gestion des pêches n’ont pas agi dans les délais prévus. Un moratoire sur la pêche au chalut de fond est entré en vigueur le 30 septembre 2007 pour la seule région du Pacifique sud.
En 2006, les États-Unis ont interdit, dans les zones relevant du gouvernement fédéral (entre 3 et 300 miles des côtes), le chalutage de fond sur la plupart de leurs côtes du Pacifique et l’on restreint sur leurs autres côtes.
En décembre 2013, le parlement européen a rejeté, à une courte majorité, l’interdiction globale du chalutage de fond dans les eaux européennes. Ce type de pêche est cependant interdite dans les zones à écosystème fragile. L’interdiction globale sera soumise à un nouveau vote dans quatre ans.

Revenir au sommaire de la page

Des puits de carbone qui disparaissent

Les « puits de carbone » sont des entités naturelles ou artificielles qui extraient et séquestrent du carbone présent dans l’atmosphère, réduisant ainsi l’effet de serre. Les océans absorbent environ la moitié du carbone émis dans l’air via le plancton, les poissons et les coraux. Les poisson éliminent les sels minéraux en excès par les intestins, sous forme de cristaux de carbonate de calcium et de magnésium (principalement). Les poissons contribueraient ainsi pour 3 à 15% aux puits de carbone océaniques, voire beaucoup plus selon certaines hypothèses15. Les plateaux continentaux sont les zones les plus propices à ce piégeage du carbone, d'une part parce qu'ils abritent la plus grande biomasse de poissons, d'autre part parce que le fond (sur lequel tombent les cristaux de carbonates) n'est pas trop profond. En effet, les cristaux de carbonate de magnésium deviennent solubles à plus de 1000 mètres de profondeur et peuvent se retransformer en CO2. C'est malheureusement au niveau des plateaux océaniques que la surpêche a fait disparaître le plus de poissons, contribuant ainsi au réchauffement climatique.

Revenir au sommaire de la page

Pêche artisanale et pêche industrielle

Même si la délimitation de la pêche artisanale reste quelque peu floue, il est courant de distinguer la pêche artisanale de la pêche industrielle. Les deux secteurs présentent en effet des traits sensiblement distincts à divers égards, comme l’indique le tableau suivant16.

Les caractéristiques des deux secteurs justifient que l’on s’attache particulièrement à freiner la pêche industrielle, la plus destructrice. Ceci étant dit, l’augmentation des volumes pêchés n’est pas uniquement imputable à l’essor de la pêche industrielle. La flotte artisanale s’est elle aussi modernisée et a accru sa capacité de capture, comme l’illustre l’exemple du Sénégal :

« En 1980, au Sénégal, il y avait 3000 pirogues de pêche artisanale, aujourd’hui, il y en a 12 000, équipées de moteurs hors-bord et de GPS. Le taux de motorisation a été multiplié par 400. Elles sont capables de changer d’engins de pêche dans la journée, et ainsi de passer de la pêche à la senne tournante pour les sardinelles à la pêche à la ligne permettant de prendre des mérous sur les fonds rocheux17. »
Il existe en outre des formes très destructrices de pêche artisanale (pêche à l’explosif, pêche au cyanure).

Notes

1.Voir, dans les Cahiers antispécistes, n°34 (Janvier 2012), la traduction de certains chapitres de ce rapport.

2. En outre, la définition des prises accessoires peut varier d’une publication à une autre.

3. Davies, R.W.D., S.J. Cripps, A. Nickson, et G. Porter. « Defining and Estimating Global Marine Fisheries Bycatch ». Marine Policy 33, n° 4 (juillet 2009): 661-672. doi:10.1016/j.marpol.2009.01.003.

4. Eayrs, Steve, et Food and Agriculture Organization of the United Nations. Guide pour la réduction des prises accessoires dans la pêche au chalut des crevettes tropicales. Rome: Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture, 2009. http://www.fao.org/docrep/017/a1008f/a1008f.pdf

5. Ce chiffre est calculé par la FAO en se basant sur l’estimation basse du taux de rejet de la pêche commerciale (8%).

6. FAO, 2009, op. cit.

7. http://www.greenpeace.org/canada/fr/campagnes/Oceans1/oceans/Ressources1/Faits-saillants/Prises-accessoires/

8. Philippe Curyet Yves Miserey. Une mer sans poissons. Paris: Calmann-Levy, 2008, p. 93.

9.PNUE (Programme des Nations Unies pour l’environnement), « Les filets fantômes affectent l’environnement marin », communiqué du 6 mai 2009.

10. Jackson, J. B. C. « Historical Overfishing and the Recent Collapse of Coastal Ecosystems ». Science 293, n° 5530 (27 juillet 2001): 629-637. doi:10.1126/science.1059199.

11. Watson, Reg A, William W L Cheung, Jonathan A Anticamara, Rashid U Sumaila, Dirk Zeller, et Daniel Pauly. « Global Marine Yield Halved as Fishing Intensity Redoubles ». Fish and Fisheries 14, n° 4 (décembre 2013): 493-503. doi:10.1111/j.1467-2979.2012.00483.x.

12. Cury et Miserey, op. cit., p. 15.

13.Frank, Kenneth T., Brian Petrie, Jonathan A. D. Fisher, et William C. Leggett. « Transient dynamics of an altered large marine ecosystem ». Nature 477, n° 7362 (27 juillet 2011): 86-89. doi:10.1038/nature10285.

14. Charles Clover, Surpêche, Dermapolis, 2008, p. 101 et 104. (Traduction d’un ouvrage dont l’édition originale anglaise date de 2004).

15.Wilson, R. W., F. J. Millero, J. R. Taylor, P. J. Walsh, V. Christensen, S. Jennings, et M. Grosell. « Contribution of Fish to the Marine Inorganic Carbon Cycle ». Science 323, no 5912 (16 janvier 2009): 359‑362. doi:10.1126/science.1157972.

16. Alliance pour une pêche responsable, « La réalité de la pêche dans le monde ».

17. Cury et Miserey, op. cit., p. 123.