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L'impact de la viande sur les humains, les animaux et l'environnement

Conditions de travail et santé des ouvriers d'abattoirs

  • Dans un abattoir industriel, on peut tuer jusqu’à 73 bovins et 840 cochons à l’heure, et environ 190 000 poulets par jour.
  • 9 employés sur 10 souffrent de troubles musculo-squelettiques.
  • Le nombre d’accidents du travail est 4 fois supérieur à la moyenne nationale.
  • En abattoir, le taux d’absentéisme est supérieur à 10 % (soit plus du double de la moyenne nationale).

Sauf mention contraire, cette page concerne les ouvriers et ouvrières d’abattoir, c’est-à-dire les personnes qui travaillent sur les chaînes d’abattage, de découpe et de conditionnement (à l’exclusion des personnels administratifs, dont les conditions de travail sont différentes).

Conditions de travail

Travailler dans le bruit, le froid et les odeurs

10 h dans la journée, debout, dans le froid, dans l’humidité, dans la merde, dans le gras, les odeurs. On finit la journée mais démoli, mais mort.
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Mauricio Garcia-Pereira, lanceur d’alerte, ancien employé de l’abattoir de Limoges1.

Le bruit (cris d’animaux, de collègues, chocs et claquements d’outils ou autres éléments métalliques...) est « incessant à longueur de journée, mais jamais régulier2 », ce qui le rend particulièrement éprouvant et contribue de manière non négligeable à la fatigue ressentie par les employés. Le niveau sonore peut parfois dépasser les 100 décibels, ce qui équivaut au bruit d’un marteau-piqueur et représente un risque pour l’audition des employés3.

Au travail, le froid rend non seulement les mouvements difficiles (le corps se rigidifie), mais réduit également l’expressivité des travailleurs (difficultés à articuler et réduction des expressions du visage). Lors des déplacements internes ou lorsqu’ils quittent leur lieu de travail, les employés doivent supporter d’importants chocs thermiques (de l’ordre de 10 à 15 degrés). Plus inattendu, le froid peut également impacter la vie sociale et mentale des employés d’abattoir : « l’effet de “couperose” [...] éveillerait un sentiment de honte (surtout chez les femmes), parce que les commentaires entendus dans des lieux publics ou dans la rue renverraient – parfois explicitement – à l’image de femmes alcooliques4. »

De même avec les odeurs : si les employés s’y habituent assez rapidement, les difficultés viennent du fait que leur corps s’en imprègne, ce qui « instaurerait parfois une sorte de distance, de malaise avec des personnes extérieures à l’abattoir5 ».

Intensité et cadences

Le chronomètre est omnipotent.
--
M. Bourdassol, employé d’abattoir6

Les cadences dans les abattoirs industriels sont particulièrement soutenues. Si un abattoir « moyen » tue entre 45 et 50 bovins par heure7, les plus gros abattent, eux, jusqu’à 73 bovins et 840 porcs à l’heure8 et environ 190 000 poulets par jour9.

Vous ne pouvez pas être en retard sur une bête, parce que sinon, c’est toute la chaîne qui grippe.
--
Jean-Luc Souvestre, employé à l’abattoir de Vitré en Ille-et-Vilaine10.

« La concurrence par les prix, et la recherche permanente de gains de productivité qui l’accompagne, a des effets directs sur les conditions de travail et la santé des salariés11. »
Ainsi, la cadence est très souvent jugée « excessivement élevée » par les employés pour leur permettre de faire du « bon boulot ». D’autre part, elle est parfois considérée comme n’étant pas réellement nécessaire, ce qui peut créer un sentiment d’injustice chez les salariés, ainsi qu’une « robotisation » des opérations de travail, qui leur donne l’impression de travailler « comme des machines », « comme si on était du matériel humain12 ».

En plus de les épuiser, ces cadences effrénées ne permettent pas aux opérateurs de faire face à de potentiels débordements (réaction imprévisible d’un animal, défaut de matériel…). Le moindre grain de sable dans l’engrenage devient alors la source d’un stress considérable (et, dans bien des cas, d’une souffrance accrue pour les animaux).

Comment les tueurs supportent-ils cette violence quotidienne ? “On s’habitue” m’ont-ils répondu. L’habitude n’est pas ici synonyme d’insensibilité mais plutôt d’adaptation au dieu fou de l’abattoir : la cadence. Une vache abattue chaque minute. Ce rythme absurde engendre, entre mille joyeusetés, la maltraitance animale. Et humaine. Les deux sont indissociables.
--
Geoffrey Le Guilcher, Steak Machine13

Contraintes d'horaires et de rythme de travail

Parmi les salariés de production, « 62 % des hommes et 80 % des femmes ont ou ont eu dans le passé un travail posté avec horaires alternants14 », c’est-à-dire que leurs horaires de travail peuvent varier d’un jour ou d’une semaine à l’autre. Ils peuvent ainsi travailler très tôt le matin pendant quelques jours ou semaines, puis l’après-midi les suivants. Ce rythme irrégulier et souvent décalé ne favorise pas la vie de famille et peut avoir de sérieux effets sur la santé.

Ceux-ci peuvent aller de l’isolement social, professionnel et/ou familial à la dépression, en passant par des troubles du sommeil, des déséquilibres métaboliques et endocriniens ou encore une augmentation des risques cardio-vasculaires15.

À cela s’ajoute, pour le personnel en fin de chaîne, « l’impossibilité de prévoir précisément le moment de la fin de journée », en raison de la soumission de ces postes aux exigences de la ligne de production16. Cette imprévisibilité des horaires est également un facteur de mal-être au travail pour les employés.

Santé physique dégradée

Contraintes posturales

Au sein de la filière viande, la limitation des possibilités de se déplacer (postes fixes dans l'espace) contribue également à la pénibilité du travail. En abattoir, un opérateur sur quatre et près d’une opératrice sur deux ne se déplacent pas de plus d’un pas à leur poste, et un opérateur sur deux et trois opératrices sur quatre de plus de deux pas17.

Troubles musculo-squelettiques (TMS)

Le « principe de parcellisation des tâches et de simplification des gestes » que l’on observe dans les abattoirs (qui remonte aux grands abattoirs de Chicago18, ceux-là mêmes qui ont inspiré le fordisme au début du XXe siècle) donne lieu à des postes où les gestes répétitifs sont omniprésents, ce qui, à terme, peut causer des troubles musculo-squelettiques (TMS). L’intensité des gestes « est jugée forte pour 67,8 % des postes occupés par des hommes et 79,8 % des postes occupés par les femmes ». Par ailleurs, un homme sur quatre dans les filières bœufs et volailles et près d’une femme sur trois dans les filières porcs et volailles sont exposés au niveau de plus forte intensité (force 319).

Résultat : 9 travailleurs d’abattoir sur 10 auraient souffert d’au moins un TMS (tendinite, lombalgie, canal carpien…) au cours des 12 derniers mois. Ceux-ci « génèrent des douleurs constantes et peuvent aller jusqu’à des handicaps définitifs ».

Les abattoirs créent des handicapés.
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Une employée d’abattoir21.

Accidents du travail

On s’habitue à avoir mal. Personnellement, je souffre de problèmes de dos. J’ai dû avaler des quantités astronomiques d’anti-inflammatoires et ça me cause de gros soucis de santé aujourd’hui, à cause des effets secondaires. Je me suis aussi foutu un genou en l’air après avoir chuté d’une passerelle.
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Jean-Luc Souvestre, employé à l’abattoir de Vitré en Ille-et-Vilaine22.

En moyenne, le nombre d’accidents du travail au sein de la filière viande (abattoirs, grossistes, grande distribution, transporteurs, bouchers...) est de 2 à 3 fois plus élevé que dans les autres activités. À des postes d’abattage et de découpe, le risque est encore plus important : il est 4 fois supérieur à la moyenne nationale des autres activités. On comptait ainsi 150 accidents avec arrêt pour 1 000 salariés en 2008, contre 38 pour la moyenne nationale23.

Les employés d’abattoir sont particulièrement exposés à des risques d’accidents graves (amputations, coupures, écrasements) liés aux machines et aux équipements qu’ils côtoient dans leur travail24. Perte d’un bras ou de son usage, mort d’un employé  les exemples tragiques ne manquent pas et alimentent régulièrement les rubriques « faits divers ».

Les couteaux sont l’outil de travail le plus répandu, mais, faute de formation et de temps, ceux-ci sont souvent mal entretenus. En effet, « différentes études ont mis en évidence que, dans la filière viande, plus de 60 % des couteaux utilisés coupaient mal25 ». En plus d’accroître la souffrance des animaux, cela favorise également l’apparition de TMS et les risques d’accidents du travail chez les employés d’abattoir : « dans la filière, 33 % des accidents du travail sont liés à l’utilisation de couteaux26. »

Enfin, les glissades et les chutes de plain-pied, dues notamment à la présence de sang, d’excréments, de gras ou d’eau sur le sol, représentent quant à elles 20 % des accidents avec arrêts.

Santé psychique en danger

Tuer avec compassion

Qu’est-ce qui est le plus dur au début ? Bah, c’est de se dire qu’il y a des bêtes qui [...] attendent qu’on arrive pour mourir quoi. Psychologiquement, c’est ce qu’il y a de plus dur.
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Jérôme Chevallier, tueur d’animaux à l’abattoir d'Autun dans le Morvan27.

Le travail en abattoir est émotionnellement très éprouvant. En effet, on demande à ces hommes et ces femmes de mettre à mort des êtres qui ne veulent pas mourir, de transformer leurs corps en produit prêt à consommer, le tout comme s’il s’agissait d’un simple geste technique. Transformer un animal en viande se devrait d’être aussi neutre et détaché de considération morale que le travail dans n’importe quelle industrie.

Or, le respect du « bien-être animal » – que l’on exige également des ouvriers – entre en contradiction directe avec la raison d’être même des abattoirs. Les normes du « bien-être animal » réintroduisent l’animal et sa sensibilité dans un système qui tend à les faire disparaître. Les employés d’abattoirs se retrouvent ainsi face à des injonctions paradoxales : tuer vite, toujours plus vite, avec du matériel de surcroît souvent défaillant, mais avec compassion, sans faire souffrir ! Il n’est donc pas étonnant que des travailleurs se retrouvent en situation « de conflits éthiques et/ou de qualité empêchée28 ».

Catherine Rémy, chercheuse au CNRS (Centre national de la recherche scientifique), soulignait d’ailleurs ce paradoxe intenable lors de la Commission d’enquête sur les conditions d’abattage des animaux de boucherie dans les abattoirs français : « dans un contexte d’abattoir industriel, j’insiste sur la difficulté de demander aux ouvriers de développer un sentiment de compassion pour des animaux alors qu’ils ont précisément pour tâche de mettre à mort en série des êtres interchangeables et anonymes. [...] La compassion n’a pas sa place dans le dispositif tel qu’il existe29. »

Des études montrent que pour faire face à ces conflits internes, les employés d’abattoirs ont recours à « un processus psychologique de “déni” de réalité30 ».

Une compétence que l’on acquiert lorsqu’on travaille en abattoir, c’est la dissociation. On apprend à devenir indifférent à la mort et à la souffrance. Au lieu de penser aux vaches comme à des êtres entiers, on les compartimente en parties du corps comestibles et commercialisables. Ça ne sert pas qu’à faciliter le travail : c’est indispensable pour survivre.
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Une employée d’abattoir au Royaume-Uni.

Mais en dépit de ces « mécanismes de défense psychologique », il y a toujours des choses qui ne passent pas et restent intolérables pour les employés d’abattoir, par exemple l’abattage des chevaux, animaux au statut hybride, tantôt d’élevage ou de compagnie. Catherine Rémy raconte ainsi qu’au cours d’une enquête sociologique en abattoir, elle n’a « pas repéré d’expression de compassion de la part des tueurs, au moment de la mise à mort aussi bien qu’au cours de [ses] discussions avec eux, sauf une fois, lors de l’abattage de chevaux – animal très rarement tué dans cet abattoir –, le tueur n’ayant pas pu faire son travail et ayant dû sortir de l’espace de la mise à mort. » Selon elle, « cette réaction témoigne de la difficulté des hommes à accomplir leur métier de tueur à la chaîne31 ».

On n'aime pas ça. On est comme tout le monde, on aime les bêtes. On a beau travailler dans un abattoir, il y a des choses qui sont compliquées...
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Joël Coste, responsable de la production à l’abattoir d’Ussel en Corrèze, à propos d’un cheval amené à l’abattoir32.

Contact quotidien avec la souffrance des animaux et confrontation à la violence de leur mise à mort, peur de l’accident ou de la sanction33… Ces facteurs font que 40 % des hommes et 45 % des femmes déclarent faire face à un travail à forte charge psychologique34.

Rapports sociaux au travail

Relations entre collègues et avec la hiérarchie

Le rapport STIVAB (Santé et travail dans l’industrie de la viande de l’agriculture bretonne), sans doute l’enquête la plus complète sur les conditions de travail en abattoir en France, décrit un « manque d’amabilité » général au sein des équipes interrogées : « La première manifestation des effets du travail sur le vécu des salariées et des salariés à laquelle on est confronté directement au cours des réunions, c’est la tension nerveuse, l’irritabilité et l’irascibilité des personnes présentes35. »

Au sein des équipes, les enquêteurs relèvent un « manque de coopération et de toute forme de véritable solidarité36 ». Tandis qu’entre les équipes de travail, « les salariés se considèrent [...] mis en concurrence par les méthodes managériales, qui introduiraient des rivalités, des inégalités de traitement, des compétitions chiffrées de rendement37 ». Ainsi, 49 % des salariés considèrent avoir peu de soutien social au travail, et 58 % des salariées. L’abattoir apparaît donc comme un lieu de travail violent et anxiogène, décrit comme une « savane » où règne le « chacun pour soi » et où certains ont l’impression de se faire insulter pour « rien ».

Si ces relations de travail dégradées entre collègues et avec la hiérarchie « trouveraient leur source, d’une part dans les conditions de travail pénibles, qui solliciteraient les limites de tolérance physiques et psychiques, et d’autre part dans l’organisation du travail qui orienterait la décharge de la tension nerveuse vers la voie des rapports interpersonnels41 », elles s’inscrivent dans une problématique plus large de reconnaissance au travail.

Reconnaissance au travail

« Lorsque le sens du travail n’est pas accessible, la fatigue s’accumule [...] : elle devient alors le lit de la démotivation, de l’autodévalorisation, de la maladie42. » De manière générale dans les abattoirs, « un déficit de reconnaissance du travail est mis en évidence43. »

Étant donné les tensions entre collègues et avec la hiérarchie, difficile pour les employés de trouver de la reconnaissance de ce côté-là. Difficile également d’en trouver dans la qualité de son travail, sachant qu’environ 35 % des hommes et 45 % des femmes considèrent qu’ils ne disposent pas de moyens suffisants pour effectuer un travail de qualité44.

Ce manque de reconnaissance au travail « envenime les rivalités, aggrave le “chacun pour soi” et installe l’individualisme ». Il peut également provoquer un sentiment d’injustice, de la frustration, voire de la colère s’il est considéré comme infondé, mais aussi une perte d’assurance s’il semble justifié. Dans les deux cas, ces interprétations peuvent avoir des conséquences néfastes pour la santé des salariés45.

Dépression

De manière générale, les contraintes psychosociales sont plus élevées pour les salariés qui travaillent sur les chaînes d’abattage et de découpe que pour les personnels administratifs : les premiers doivent faire face à une « [charge] psychologique plus forte, [une] latitude décisionnelle plus faible, [un] soutien social au travail plus faible et [une] tension au travail plus fréquente ». Les femmes sont également plus affectées que les hommes46.

Ainsi, on note qu’en moyenne 11,3 % des hommes et 10,4 % des femmes présentent des symptômes de dépressivité47. À titre de comparaison, dans la population française, 7,5 % des 15-85 ans auraient vécu un épisode dépressif en 201048. Certains facteurs ont un effet particulièrement marqué sur la fréquence de dépressivité observée : elle « est par exemple multipliée par deux parmi les salariés estimant disposer de moyens insuffisants pour effectuer un travail de qualité, chez les hommes (38 % versus 12 %) comme chez les femmes (30 % versus 14,5 %49) ».

Parce qu’ils « ne semblent pas espérer que ces conditions puissent réellement s’améliorer », les salariés mettent en place des stratégies défensives inconscientes qui « ont pour objectif de gommer ce qui fait souffrir dans la perception de la situation où l’on se trouve, pour s’assurer de persévérer dans le travail tout en protégeant sa santé50 ». Parmi celles-ci, on observe une « tendance à mettre en cause des personnes plutôt que les modalités du travail » ou à « se prétendre assez “fort” pour être “au-dessus” des difficultés » (l’idée qu’« on s’habitue » revient régulièrement dans les discours).

Une autre de ces stratégies mentales que l’on rencontre régulièrement, c’est la fragmentation des représentations, ce « déni de réalité » que l’on évoquait plus haut. Les enquêteurs du rapport STIVAB citent par exemple la prise de conscience d’une personne à l’issue d’un exercice effectué à partir de plans de l’abattoir. Celle-ci s’est soudain exclamée : « C’est quand même incroyable ce qu’on fait ici : le matin les bêtes arrivent vivantes par ici et repartent le soir en barquette par là ! ». Comme nombre de ses collègues, elle avait effectué un « processus de répression de la représentation de l’animal et de sa mise à mort51 ».

Malgré tout, ces stratégies défensives ne sont pas toujours, ou pas entièrement efficaces. Elles peuvent « échouer en cas de forte perturbation, et mettre une personne dans l’impossibilité de travailler, sauf à compromettre sa santé52. » Dans tous les cas, elles mobilisent un travail mental considérable qui, au même titre que les conditions de travail, participe de la fatigue chronique et de la tension nerveuse des employés d’abattoir.

Ainsi, on peut difficilement s’étonner que les salariés aient recours à « une consommation considérable de médicaments “pour les nerfs”, qu’ils associent nettement à leur travail. » Ni que certains optent pour d’autres substances. La journaliste Bérangère Lepetit, autrice d’Un séjour en France53, récit de son immersion dans un abattoir breton, raconte que : « L’alcool aussi est un exutoire important. [...] Je n’ai pas vu moi-même d’ouvriers en train de boire mais cela se comprenait à l’élocution, et certains sentaient l’alcool. On m’a beaucoup parlé de ce phénomène d’alcoolisme54 ». Quant au journaliste Geoffrey Le Guilcher, il a « eu accès “à l'underground de l'abattoir” : alcool, joints, LSD… » En résumé, « dans cet établissement où on tue deux millions d'animaux par an, “si tu ne te drogues pas, tu ne tiens pas55 ».

Tout le monde boit ou se drogue pour tenir, j'ai vu quelqu'un se faire un rail de coke à 6 heures du matin.
--
Mauricio García Pereira, lanceur d’alerte, ancien employé de l’abattoir de Limoges56.

Faire carrière en abattoir ?

Sécurité de l’emploi et perspectives de carrière

Les salariés ont peu (voire pas) de perspectives d’évolution de carrière57. En conséquence, « le score moyen de satisfaction concernant les salaires et les perspectives de promotion, compte tenu des efforts effectués dans le travail, est inférieur à 30 pour les hommes et à 25 pour les femmes sur un maximum de 10058 ».

D’autre part, étant donné l’extrême pénibilité de leur travail, nombre de salariés seront contraints d’arrêter leur travail à cause des troubles musculo-squelettiques ou finiront par être déclarés inaptes59. « Beaucoup n'arrivent pas jusqu'à la retraite en bon état », a ainsi déclaré Dominique Douin, salarié du groupe Bigard60. « Déjà à 45-50 ans, on a des salariés qui partent en licenciement pour inaptitude. Et quand on est en inaptitude dans l'agroalimentaire, pour retrouver un emploi ailleurs, c'est très compliqué. »

[Les] chefs ne tolèrent pas les arrêts maladie trop fréquents et contestent le moindre accident de travail. Peu d’ouvriers franchissent la cinquantaine en bonne santé. Même lorsqu’ils sont usés, la hiérarchie ne reconnaît pas toujours l’origine professionnelle de leurs maladies. Les boss tirent profit de leurs gros bras, comme avec les animaux, jusqu’à l’os.
--
Geoffrey Le Guilcher, Steak Machine61.

Travailleurs précaires

Conditions de travail éreintantes, pénibilité physique et morale, horaires décalés, manque de reconnaissance et d’attractivité de la profession… Tous ces facteurs font que les abattoirs ont un turnover (renouvellement du personnel) important et un taux d’absentéisme élevé. Ainsi, en abattoir, il manque régulièrement plus de 10 % du personnel62, soit plus du double de la moyenne nationale63.

Pour certains, c’est rare qu’ils tiennent un mois sans être absent. En deux ans on n’a pas connu une journée où l’on était en effectif complet.
--
Jean-Luc Souvestre, employé à l’abattoir de Vitré en Ille-et-Vilaine64.

Ce travail dont personne ne veut, ce sont donc bien souvent les plus fragilisés qui sont contraints de le faire, ceux qui n’ont pas d’autre choix (personnes en difficultés financières, migrants, parfois sans papiers). En abattoir, 40 % des travailleurs sont intérimaires65, ce qui permet de « combler [les] besoins de main-d’œuvre précaire ». Ainsi, on observe que, « dans les abattoirs bretons, une partie des travailleurs locaux tend à être remplacée par des travailleurs migrants ou déplacés, originaires d’Europe de l’Est, du Maghreb ou d’Afrique subsaharienne [...] garantissant tantôt une augmentation de la cadence tantôt la réalisation d’un travail qu’une partie des chômeurs “autochtones” ne souhaitait plus faire66 ».

Ils placent les Polonais aux postes où les Français ne veulent pas être, aux tâches les plus ingrates.
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Marek, Polonais, employé d’abattoir67.

Ressources

Ma vie toute crue, de Mauricio Garcia Pereira (éditions Plon, 2018)
Mauricio a travaillé pendant près de 7 ans à l’abattoir municipal de Limoges. Lanceur d’alerte, il a dénoncé l’abattage des vaches gestantes. Dans ce livre, il témoigne de la violence des abattoirs dont sont victimes les animaux comme les humains.
Regarder l’entretien du Parisien avec Mauricio Garcia Pereira
Regarder l‘entretien de Konbini avec Mauricio Garcia Pereira

Le Peuple des abattoirs, d’Olivia Mokiejewski (éditions Grasset, 2017)
Pour ce livre, Olivia Mokiejewski a passé quelques jours à travailler en abattoir. À son récit se mêlent portraits, rencontres et témoignages de cette foule anonyme qui travaille chaque jour au milieu du sang et des viscères.
Lire un extrait

Steak Machine, de Geoffrey Le Guilcher (éditions Goutte d’Or, 2017)
Pour se faire embaucher dans un abattoir breton où il passera 40 jours, le journaliste Geoffrey Le Guilcher soumet un faux CV, un faux prénom et se rase le crâne. Dans la veine du journalisme gonzo, il raconte son immersion auprès de ses collègues provisoires qui forment cette « Steak Machine » à la cadence infernale.
Lire notre note de lecture

À l’abattoir, de Stéphane Geffroy (éditions Seuil, 2016)
Stéphane Geffroy a travaillé pendant plus de 25 ans dans un abattoir, à la « tuerie », cette étape taboue que l’on dissimule aux regards. Le récit d’une histoire personnelle marquée par un travail éprouvant, qui use trop vite le corps et l’esprit, mais aussi celui d’un engagement syndical qui permet à l’auteur de tenir debout malgré tout.

Un séjour en France, de Bérangère Lepetit (éditions Plein Jour, 2015)
Journaliste économique au Parisien, Bérangère Lepetit a travaillé un mois incognito à l’abattoir Doux, à la section du conditionnement des poulets. Elle y découvre un monde à part, où 27 nationalités sont représentées.
Lire notre note de lecture

Saigneurs, de Raphaël Girardot et Vincent Gaullier (2017)
Douze mois dans le froid d’un abattoir de Bretagne de 1 000 employés. On y tue 500 bovins et 1 400 agneaux par jour sur les quatre chaînes d’abattage : une carcasse de bœuf y passe toutes les minutes, un cadavre de mouton toutes les 20 secondes. Pour les travailleurs, seulement 9 minutes de pause toutes les 3 heures. « Un film sur les ouvriers, avec les ouvriers. »
Voir la bande-annonce

Entrée du personnel, de Manuela Frésil (2011)
Réalisé à partir de récits de vie d’employés, Entrée du personnel nous plonge dans la routine éreintante des abattoirs industriels. Le long des chaînes de découpe et d’emballage de la viande, on découvre les conditions de travail des ouvriers (gestes répétitifs, pénibilité, accélération des cadences…), mais aussi leurs conséquences (usure physique et psychologique, précarité…).
Voir la bande-annonce



1. « Ouvriers d'abattoirs : des bourreaux ou des hommes ? », Envoyé spécial, France 2, 16 février 2017.
2. STIVAB (Santé et travail dans l’industrie de la viande de l’agriculture bretonne), 2005. Échec et réussite de la fidélisation des salariés aux postes de la filière viande bretonne : interroger le travail et la santé pour agir, mai 2005, 109 p. (p. 42).
3. Meysenq L., 2017. « "On ne peut pas bien faire notre travail dans ces conditions" : le difficile quotidien des ouvriers d'abattoirs », France Info, 18 juin 2017.
4. STIVAB, 2005 (p. 42).
5. STIVAB, 2005 (p. 42).
6. STIVAB, 2005 (p. 41).
7. Sénat, 2013. Rapport d'information fait au nom de la mission commune d'information sur la filière viande en France et en Europe : élevage, abattage et distribution, 518 p. (p. 341).
8. ANACT (Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail), 2018. L’Amélioration des conditions de travail aux postes de bouverie et de tuerie en abattoirs de boucherie, février 2018, 28 p. (p. 7).
9. Sartoux E., 2019. « Leurs vies, un an après la fermeture de l’abattoir de Doux en Vendée », Ouest France, mars 2019.
10. Souvestre J.-L., 2017. « Ouvrier en abattoir, je voudrais que la pénibilité de mon travail soit vraiment reconnue », L’Obs Le Plus, 8 mars 2017.
11. ANACT, 2018 (p. 8).
12. STIVAB, 2005 (p. 41-42).
13. Le Guilcher G., 2017. Steak Machine, éditions Goutte d’Or, Paris, 200 p. (p. 13).
14. STIVAB, 2005 (p. 39).
15. Ministère du Travail, 2011. « Équipes successives alternantes », travail-emploi.gouv.fr, 27 mai 2011 (mis à jour le 1er août 2017).
16. STIVAB, 2005 (p. 41).
17. STIVAB, 2005 (p. 26).
18. Voir à ce sujet le roman La Jungle d’Upton Sinclair (1906), qui raconte les conditions de travail et de vie effroyables des ouvriers des abattoirs, un récit poignant qui fit scandale lors de sa parution.
19. STIVAB, 2005 (p. 37).
20. Le Guilcher G., 2017. « Le rapport censuré sur les abattoirs bretons », StreetPress, 2 février 2017.
21. STIVAB, 2005 (p. 68).
22. Souvestre J.-L., 2017. « Ouvrier en abattoir ».
23. INRS (Institut national de recherche et de sécurité pour la prévention des accidents du travail et des maladies professionnelles), « Filière viandes. Prévention dans l’industrie et l’artisanat de la viande et des produits carnés », inrs.fr.
24. INRS, « Filière viandes. Prévention ».
25. INRS, 2003, « Évaluer les risques professionnels en abattoir et atelier de découpe. Aide à la rédaction d'un document unique », 64 p. (p. 19).
26. INRS, 2003, « Évaluer les risques professionnels en abattoir et atelier de découpe » (p. 19).
27. « Ouvriers d'abattoirs : des bourreaux ou des hommes ? », Envoyé spécial, France 2, 16 février 2017.
28. ANACT, 2018 (p. 9).
29. Assemblée nationale, 2016. Rapport fait au nom de la commission d’enquête sur les conditions d’abattage des animaux de boucherie dans les abattoirs français, Tome II : Compte rendus des auditions, 574 p. (p. 304-305).
30. ANACT, 2018 (p. 10).
31. Assemblée nationale, 2016. Rapport fait au nom de la commission d’enquête sur les conditions d’abattage des animaux de boucherie dans les abattoirs français, Tome II (p. 304).
32. Bouctot R., « “On ne tue pas pour le plaisir” : dans le quotidien des ouvriers des abattoirs d’Ussel (Corrèze) », La Montagne, 14 mars 2020.
33.ANACT, 2018 (p. 9).
34. Morisseau P., Pornin A., 2011. STIVAB, une étude pluridisciplinaire sur la santé et les conditions de travail dans la filière viande bretonne. Quelles difficultés à mettre en débat les résultats et à passer de l’étude à l’action ?, communication donnée lors du 3e Congrès francophone sur les troubles musculosquelettiques, Grenoble, 26-27 mai 2011, 8 p. (p. 5).
35. STIVAB, 2005 (p. 44).
36. STIVAB, 2005 (p. 44).
37. STIVAB, 2005 (p. 44).
38. STIVAB, 2005 (p. 54).
39. STIVAB, 2005 (p. 45).
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Le Journal du CNRS13 mai 2020https://lejournal.cnrs.fr/articles/les-virus-sont-une-des-forces-majeures-qui-faconnent-la-biosphere« Les virus sont une des forces majeures qui façonnent la biosphère »
Le Vif11 mai 2020https://www.levif.be/actualite/sciences/l-elevage-intensif-favorise-la-transmission-de-virus-a-l-homme/article-normal-1287301.htmlL'élevage intensif favorise la transmission de virus à l'Homme
Libération08 mai 2020https://www.liberation.fr/france/2020/05/08/doit-on-continuer-a-manger-de-la-viande_1787314Doit-on continuer à manger de la viande ?
Futura Planète07 mai 2020https://www.futura-sciences.com/planete/actualites/biodiversite-deforestation-braconnage-elevage-intensif-reflexions-biodiversite-isabelle-autissier-80763/Déforestation, braconnage, élevage intensif, réflexions sur la biodiversité !
Capital06 mai 2020https://www.capital.fr/economie-politique/les-abattoirs-maltraitent-ils-les-animaux-1369370Les abattoirs maltraitent-ils les animaux ?

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