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L'impact de la viande sur les humains, les animaux et l'environnement

Souveraineté alimentaire : vers une alimentation durable pour tous ?

  • Végétaliser l’alimentation est un levier puissant qui sera indispensable pour rendre la France plus autonome d’un point de vue alimentaire.
  • Produire à bas coût pour exporter d’un côté tout en important de l’autre, comme c’est le cas actuellement, éloigne au contraire nos systèmes alimentaires de la souveraineté alimentaire.

La crise de la Covid-19 en 2020 et la guerre en Ukraine en 2022 ont révélé les limites et les dépendances des systèmes alimentaires mondiaux. On voit depuis resurgir une notion issue des milieux altermondialistes : la souveraineté alimentaire. C’est un concept global où social, économie, politique et environnement sont étroitement mêlés.

Elle est même généreusement employée en de nombreuses occasions par différentes personnalités politiques. Depuis mai 2022, la souveraineté alimentaire a même droit à son ministère1, dont l'intitulé a été dicté par la FNSEA selon la presse agricole2. La souveraineté alimentaire, c’est quoi ?

La souveraineté alimentaire peut sembler facile à définir de prime abord, mais c’est plus compliqué qu’il n’y paraît. Pour la FNSEA, il s'agit surtout de politiques favorables à la productivité, impliquant des élevages intensifs3. De son côté, la Via Campesina, mouvement paysan à l’origine du terme – et dont fait partie la Confédération paysanne – parle plutôt d’une philosophie de vie4.

Pour simplifier, la souveraineté alimentaire est la capacité d’un pays à produire sur son sol les aliments nécessaires à sa consommation. C’est donc être en mesure de nourrir sa population et de contribuer équitablement à la coopération internationale.

La souveraineté alimentaire doit aussi avoir un caractère durable : étant donné l'urgence climatique à laquelle nous sommes confrontés, nous ne pouvons pas nous permettre de dévaster l’environnement au passage. Il faut donc notamment veiller à la part des protéines animales et des protéines animales dans notre consommation, ces dernières ayant des empreintes environnementales nettement plus fortes.

Est-ce que la France est souveraine d’un point de vue alimentaire ?

NON. La France a beau avoir la production agricole la plus élevée en Europe en valeur (76,3 milliards d’euros, 18,4 % de la valeur totale pour l’UE en 2020), elle a encore un certain chemin à parcourir avant d’accéder à un système alimentaire durable. Pourtant, il existe des stratégies simples mais particulièrement efficaces à déployer, parmi lesquelles figure la végétalisation de l'alimentation.

Le CNRS a développé un scénario réaliste qui permettrait « de renforcer l’autonomie de l’Europe entière, de nourrir la population attendue en 2050, d’exporter encore des céréales vers les pays qui en ont besoin pour l’alimentation humaine, et surtout de diminuer largement la pollution des eaux et les émissions de gaz à effet de serre par l’agriculture5. »
Parmi les leviers de ce scénario : une consommation de viande diminuée de moitié, des rapprochements culture/élevage, et davantage de légumineuses cultivées. Les cultures de légumineuses apporteraient de l’azote au sol et donc la possibilité de se passer des engrais azotés.

La dépendance à la Russie pour les engrais azotés

L’azote est un élément essentiel à la croissance des plantes. Il peut être apporté aux sols de différentes manières, mais ce sont les engrais azotés qui ont le plus d’influence sur les rendements agricoles. Cependant, la guerre en Ukraine a fait exploser les prix de ces engrais. Pourquoi ? Parce que d’une part leur production demande beaucoup d’énergie, dont les coûts augmentent, et d’autre part la Russie est le deuxième exportateur mondial d’engrais6.

Selon l’INRAe, La maîtrise des flux d’azote7 serait aussi un élément essentiel pour le développement de l’agriculture biologique, parce qu'elle n'autorise pas l'utilisation d'engrais azotés de synthèse, ce qui est un facteur très limitant pour ses rendements8. Cela corrobore ainsi le scénario du CNRS évoqué précédemment.

Pour aller plus loin sur les engrais azotés

Les surfaces agricoles

L’impact environnemental de l’alimentation peut se mesurer par le poids de ses émissions de gaz à effet de serre (GES) et ses conséquences sur la biodiversité, mais il est aussi possible de la mesurer par son « empreinte sol ». L’ADEME9 et Solagro10 ont tous deux réalisé des études dont les résultats convergent.

Selon l’ADEME, l’empreinte sol varie surtout en fonction de la part de produits animaux :

La surface agricole mobilisée par an, de gauche à droite : 1 300 m2 par un végétalien, 4 300 m2 par un Français moyen (107 g de viande par jour), 6 000 m2 par un gros mangeur de viande (170 g par jour).

Cependant, ces surfaces ne se situent pas forcément intégralement en France. On parle alors de surfaces importées. Les chiffres sont frappants : alors que la viande représente 8 % de nos importations d'aliments en tonnes, elle monopolise 40 % des surfaces importées, dont 1,6  million d’hectares pour les tourteaux de soja.

De son côté, Solagro a estimé la part importée de l’empreinte sol à 38 %, ce qui est très proche. Cela signifie que 38% de la surface nécessaire pour produire l'alimentation des français est ailleurs qu'en France Ainsi, dans une étude comme dans l’autre, plus du tiers des surfaces dédiées à notre alimentation sont importées, dont une majeure partie dédiée aux produits animaux via l’alimentation animale.

L’exemple du soja est particulièrement parlant : pour produire en France les 3,5 millions de tonnes de soja importées chaque année pour nourrir les animaux d’élevage, 11 980 km² supplémentaires seraient nécessaires, ce qui équivaut à la surface de plusieurs départements français11.

Les légumineuses au cœur des enjeux

La France est en 2020 le premier pays européen producteur de céréales et la 7e mondiale mais malgré cette force de production, elle reste très dépendante d’autres pays notamment pour la production de légumineuses comme le soja, principalement utilisé pour l’alimentation animale. En 2018, la France était le 8e pays importateur au niveau mondial de soja brésilien et le 3e au sein de l'Union européenne. Cela représente plus de 2 000 000 de tonnes alors que la consommation humaine de soja (principalement produit en France et Europe) ne représente que 60 000 tonnes12.

La France a mis en place 2014 un « plan protéines végétales13 » pour produire des fourrages sur son sol. Ce plan est aussi censé « accompagner le consommateur vers des modes alimentaires plus riches en protéines végétales » mais dans les faits, le ministère de l’Agriculture s’est à ce jour opposé au moindre repas sans viande dans les cantines14. En 2018, L'Assemblée nationale avait donné son feu vert à "l'expérimentation" d'un menu végétarien dans les cantines scolaires malgré l'avis défavorable du gouvernement15.

Les importations, où en est-on ?

La France est dépendante pour des matières agricoles comme les tourteaux d’oléagineux, particulièrement de soja. En 2018, c’est plus de 3,5 millions de tonnes de graines et de tourteaux de soja qui ont été importés, dont plus de la moitié en provenance du Brésil16.

Cette dépendance n’est pas limitée au soja : l’Ukraine a été le 1er fournisseur de la France en tourteaux de tournesol (50 % de parts de marché) en 2021. La Russie a été le 2e fournisseur de la France en tourteaux de colza (37 % de parts de marché) la même année.

Tous ces tourteaux sont exclusivement destinés à l'élevage

.

Élever localement des animaux mais les alimenter avec des matières premières importées ne permet pas d'assurer la souveraineté alimentaire. À plus forte raison lorsque ces matières premières sont obtenues par de la déforestation et des violences sur les populations locales17. Le marché des micro-éléments (vitamines, minéraux) qui sont donnés aux animaux d’élevage est quant à lui dominé par la Chine18.

La dépendance est aussi marquée pour la viande. Depuis 2014, la production française ne permet plus de répondre à la demande. Alors que la France exporte 30,5 % de sa production de poulet, elle importe 41,6 % du poulet consommé, contre 24,2 % en 200019. En 2022, près d’un poulet sur deux consommé en France est importé20.

D’une manière générale, près de 30 % des viandes consommées en France ont été importées en 2020 : plus de la moitié de la viande de mouton et entre 20 et 30 % des viandes bovines et porcines.

Les conséquences du commerce international

Fin 2019, la peste porcine africaine (PPA) a contraint la Chine à importer des cochons (dont des cochons français et espagnols) mais aussi du maïs, du soja, du blé, pour nourrir son cheptel à reconstituer22. Ces importations ont participé à tendre les marchés des céréales de par leur volume important d’animaux à nourrir23.

Les exportations au détriment des productions locales ?

On entend souvent parler de concurrence déloyale pour les produits alimentaires importés en France, on entend moins souvent parler des conséquences de l'exportation de produits européens.

L’Afrique est un immense marché naissant. La presse africaine parle de guerre de la volaille. La viande de volaille congelée importée d’Europe, du Brésil ou des États-Unis inonde les marchés africains depuis une dizaine d’années. Près de 2 millions de tonnes sont vendus chaque année sur les étals du continent à des prix bradés, entre deux et quatre fois moins élevés que ceux de la volaille fraîche locale24.

Cette concurrence subventionnée vient fragiliser et parfois même détruire les filières locales, rendant certains pays largement dépendants des importations. Ces derniers se retrouvent en danger de crise alimentaire en cas d'instabilité géopolitique25. On voit donc des filières d’élevage européennes chercher des débouchés au détriment de la souveraineté alimentaire des pays d’Afrique, ce qui peut faire penser à une forme de colonialisme alimentaire.

Certains volaillers français ont leur part de responsabilité dans ce domaine. En 2020, le groupe Doux, aujourd’hui racheté par LDC, a été condamné pour avoir exporté des poulets congelés avec une teneur en eau supérieure aux normes européennes. Il avait perçu plus de 80 millions d'euros de subventions à l'exportation26.

L’Afrique consomme aussi de plus en plus de céréales importées au détriment des variétés locales, plus adaptées au climat27.

Les facteurs influant sur les cours

Il n’existe pas d’autorité décidant des prix des denrées alimentaires. Les prix se négocient en fonction des circonstances, en premier lieu de l’offre et de la demande. Les aides publiques (subventions) permettent de tirer les prix vers le bas tandis que d’autres événements peuvent quant à eux tirer les prix (ou au moins le coût de production) vers le haut : la guerre en Ukraine, les aléas climatiques, les épidémies animales et la spéculation.

L’offre peut être insuffisante, en premier lieu en raison de la météo. En 2021, le rendement des plus grands exportateurs de blé mondiaux n'a pas été au rendez-vous. Loin d'être un cas isolé, ces mauvaises récoltes pourraient se répéter de plus en plus fréquemment à l'avenir : le GIEC a alerté sur les conséquences du réchauffement climatique qui rendra les récoltes plus incertaines28.

La guerre en Ukraine vient elle aussi diminuer l’offre, la Russie et l’Ukraine représentant 30 % des exportations de blé dans le monde. Ces événements, combinés à la spéculation, entraînent une hausse record du prix des céréales qui se répercute sur les élevages, notamment de cochons29,30.

Dans une économie mondialisée, les cours des aliments sont liés entre eux

Des économistes ont estimé le prix des denrées alimentaires en 2030. Ils ont comparé un scénario où la demande de viande dans les pays développés (OCDE) diminuerait de 50 % par rapport à l'an 2000, avec un scénario où la Chine et le Brésil sont inclus dans cette diminution31.

Dans ce second scénario, la baisse de la demande de viande dans les pays de l'OCDE, la Chine et le Brésil entraînerait :

Une baisse de presque la moitié du prix des aliments d’origine animale, ce qui conduirait à une augmentation de leur consommation dans les pays en voie de développement de 35 %. Mais globalement, la consommation mondiale de viande baisserait tout de même de 20 %.

La baisse de 20 % de la production mondiale de viande entraînerait une baisse du prix de nombreux aliments d’origine végétale. Par exemple, les prix du manioc et du blé baisseraient de 7 %, le prix des patates douces de 10 %, celui du maïs, de l’orge, du sorgho, de l’avoine et du millet de 20 %, celui des tourteaux d’oléagineux (soja, tournesol, palme, etc.) de 21 %.

Conséquences : la ration calorique par habitant augmenterait dans les pays en développement, notamment en Afrique subsaharienne (+81 calories par personne et par jour). Le nombre d’enfants en bas âge souffrant de malnutrition diminuerait de 2,2 millions.

Cette simulation indique que la production de viande de l’Occident a bien un effet négatif sur la sécurité alimentaire des humains les plus pauvres de la planète.

Bibliographie

  1. « Marc Fesneau, ministre de l'Agriculture et de la Souveraineté alimentaire », agriculture.gouv.fr, 20 mai 2022.
  2. Marchand N., « Qui est Marc Fesneau nommé ministre de l'Agriculture et de la Souveraineté alimentaire ? », Réussir, 20 mai 2022.
  3. Via Campesina, « La Souveraineté Alimentaire, un manifeste pour l’avenir de notre planète », 13 octobre 2021
  4. « Une agriculture biologique pour nourrir l'Europe en 2050 », cnrs.fr, 18 juin 2021.
    Voir aussi Nathalie M., « Une Europe bio et autosuffisante en 2050 c'est possible, selon le CNRS », Réussir Bio, 21 juin 2021.
  5. Girard L., « La dépendance du marché des engrais à la Russie met en danger la production céréalière », Le Monde, 14 avril 2022.
  6. L’apport d’azote, avec le phosphore et le potassium, est important pour la croissance des plantes
  7. « L'azote : un élément clé pour le développement de l'agriculture biologique », communiqué de presse, inrae.fr, 17 mai 2021.
  8. « Alimentation : quelle empreinte sur nos sols ? », ADEME magazine, février 2021.
  9. Stanghellini C., « Le soja, ennemi de la forêt brésilienne : quelle est l'implication de la France ? », TF1info.fr, 27 août 2019.
  10. Ibid.
  11. « Bâtir notre souveraineté alimentaire en protéines végétales », agriculture.gouv.fr.
  12. « Menus sans viande à la cantine : Denormandie persiste à dénoncer une “honte” », Le Point, 23 février 2021.
  13. « Un menu végétarien dans les cantines scolaires approuvé par l'Assemblée, contre l'avis du gouvernement », Huffington Post, 14 septembre 2018
  14. Voir 11
  15. Miñano L., Livolsi G. « Violence et déforestation, le prix du soja français », Disclose, 26 novembre 2020.
  16. Daguenet, J., « Micro-éléments : la domination écrasante de la Chine entraîne une volatilité extrême du marché », Porcmag, 16 mai, 2022
  17. Guyot V., « La France n'est plus autosuffisante en poulets », La France agricole, 18 juin 2021.
  18. Bon F., « Un poulet sur deux consommé en France est importé, les éleveurs français en reconquête », Ouest-France, 14 novembre 2021.
  19. FranceAgriMer, La Consommation de viande en France en 2020, juin 2021, 11 p., (p. 3).
  20. Violette C., « La Chine importe massivement des porcs, notamment de France, pour faire face à la demande », Ouest-France, 8 juillet 2021.
  21. « La consommation de blé par la Chine révisée à la hausse », Terre.net, 10 mars 2021.
  22. Beaubois-Jude A., Toulemonde M., « Poulet importé vs poulet local : la guerre de la volaille fait rage en Afrique », jeuneafrique.com, 13 janvier 2022.
  23. Labeyrie I., « Macky Sall en Russie : la voix de l'Afrique pour éviter la crise alimentaire », francetvinfo.fr, 3 juin 2022.
  24. « Doux condamné à rembourser 80 millions d'euros d'aides européennes », Capital.fr, 17 juillet 2020.
  25. Toulemonde M., « Comment sortir l'Afrique de sa dépendance aux céréales importées », jeuneafrique.com, 10 mars 2022.
  26. Ermenier K., « Rapport du GIEC : quelles conséquences pour le monde agricole ? », Process alimentaire, 29 octobre 2021.
    « 6e rapport du GIEC : quelles sont les conséquences réelles du changement climatique ? », RéseauActionClimat.org, 28 février 2022.
  27. Maheux M., « Les éleveurs de porcs français au bord de l'asphyxie en raison de la hausse record du prix des céréales », francetvinfo.fr, 4 mars 2022.
  28. Jung, J., « Guerre en Ukraine : les agriculteurs alsaciens dans une situation critique », francetvinfo.fr, 13 avril 2022.
  29. Msangi S., Rosegrant M., 2012. « Feeding the Future’s Changing Diets: Implications for Agriculture Markets, Nutrition and Policy », in : Shenggen F., Pandya-Lorch R., Reshaping Agriculture for Nutrition and Health, Washington : International Food Policy Research Institute.
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